Témoignage : Rencontre avec les Maîtres, de l’Orient à l’Occident

29 Juillet 2015

Tout ce qui est grand beau et transformant fait peur et même très peur. Pourtant je fonce et je danse le tango sur un air de fado au volant de ma voiture tout terrain. Comme toujours dans ces moments, les larmes se mêlent aux éclats de rire et les nuages de l’esprit, un à un, s’évaporent sur le chemin. Plus je m’approche de la source, plus l’intensité est grande. J’avance, guidée par une étoile.

En préambule de ce récit et afin de ne pas créer d’affolement inutile, je tiens à préciser que le terme « maître » utilisé tout au long de ce texte n’a pas, en Asie, le sens  que nous lui donnons en Occident. Il n’y faut voir aucune connotation de pouvoir ou d’emprise. Non. Il s’agit d’une personne qui a étudié, une référence de savoir reconnue dans la tradition bouddhiste comme un lama incarné. Son rôle est d’inspirer, pas de contrôler. Et la première chose qu’il vous dit en arrivant est généralement : « expérimente par toi même et reviens me voir si tu as des questions. »

Venons-y, à l’expérience…

SRI LANKA, RETOUR AU BERCEAU

La première fois que j’ai rencontré un maître bouddhiste, c’était en 2009, au Sri Lanka alors que je m’étais mise en tête de retourner sur les lieux de ma conception. Le Sri Lanka est l’un des berceaux du Bouddhisme et c’est aussi, en l’occurence, mon berceau d’incarnation. Baticaloa, c’est là que ma graine de vie a germé il y a 35 ans.

Mais c’est en plein centre du Sri Lanka, dans la région montagneuse de Kandy que j’ai choisi de me retirer, pour la première fois il y a 6 ans. Une grande méditation, sans un mot au milieu de la jungle.

J’avais senti cette voix/voie intérieure m’appeler très fort. Un élan au plus profond de mon cœur m’avait propulsée en quelques jours dans un vol Paris-Colombo.

Pourtant le jour J, l’aspiration s’était mêlée à une peur d’une profondeur insondable. Un gouffre.

Car je sentais au fond de moi qu’après ce passage, rien ne serait plus comme avant.

C’est donc la boule au ventre et guidée par un couple d’aigles royaux tourbillonnant au-dessus de ma tête que j’avais finalement entrepris l’ascension de la montagne sacrée, pas celle du respectable Alejandro Jodorowsky mais bien celle au sommet de laquelle était juché le centre de méditation. A bord du vieux Van qui avait bien failli prendre l’eau en ce début de mousson, je n’en menais pas large.

L’expérience Vipassana

« Littéralement, Vipassana est un terme sanscrit qui signifie la vue profonde. On peut aussi l’appeler « Samatha » selon les traditions. »

Dès lors que l’on entre dans la méditation, 6 à 8 heures par jour, dans le silence, et dans un semi jeûne, on peut commencer à distinguer le continuum des pensées dans l’esprit, observer ses propres pensées comme un film, voire les mettre sur pause si notre pratique est suffisamment avancée pour nous le permettre.

Je me rappelle du vacarme de peurs et de voix qui a envahi ma tête la première fois que je suis arrivée en haut de cette montagne. En retraite Vipassana, le silence est d’or et si tu parles c’est dehors… Direct. Donc, tu te tais, sagement.

Ce silence imposé m’a semblé insoutenable les premiers jours.  Quant aux pensionnaires du centre, tous vêtus de blanc, comme le voulait le règlement du lieu, ils me faisaient vaguement penser à des fous. Ô rage, ô désespoir, j’étais tombée dans un asile.

Puis, avec le recul, on se dit que finalement nous sommes tous fous n’est-ce-pas ? Alors pourquoi  juger…

Je ne survolerai ici que très rapidement le contexte épique de cette retraite, l’humidité et l’insalubrité des lieux, l’absence totale d’électricité, la ribambelle de sangsues auxquelles j’ai servi plus d’une fois de déjeuner, la jolie mygale qui dormait au-dessus de ma tête et que j’avais rebaptisée Engracia, du prénom de feu ma grand-mère (mélangez une dose de solitude avec une rasade de peur, vous obtiendrez un cocktail très créatif), les blattes géantes que je retrouvais absolument partout, de mes baskets à ma brosse à dents, sans parler de la mystérieuse bestiole qui a pondu ses œufs entre le tibia et la peau de mes gambettes ce qui me valut un bel arc en ciel jambière durant les 15 jours suivants.

Heureusement, chaque matin, après un réveil au son du tambour local à 4H45 et une méditation d’environ deux heures qui venait clore le vaste programme animalier de la nuit, heureusement, venait ensuite l’instant magique du petit déjeuner. Une fois que l’on s’est fait à l’idée que les pommes de terres au curry et red chili à 7h du mat, dans la jungle, c’est bon ! Une fois ce léger ajustement papillaire acté, on est fin prêt pour affronter les vicissitudes de son esprit. Et pour ceux dont les préférences culinaires iraient à l’encontre de la tradition locale, l’adaptation a tendance à se faire très naturellement une fois qu’ils ont réalisé qu’il n’y a que deux services par jour dans cet hopsice pas comme les autres : un à 7H, l’autre à midi. L’appel du ventre, dans un contexte où l’on n’a rien à quoi se raccrocher à part le capharnaum de ses pensées, je vous assure, ça vous ferait presque avaler une ratatouille de vermisseaux avec le sourire.

Mais revenons à notre propos que tous ces menus détails d’ordre logistique nous feraient presque oublier.

Après quelques jours au centre, la méditation s’est peu à peu installée, ou plutôt mon esprit a accepté de se poser, d’observer et de commencer à la mettre (enfin) en veilleuse.

Les périodes d’intense agitation s’alternaient avec quelques moments de grâce, jusqu’à ce que je finisse par rencontrer, le maître, le teacher, le garant de la transmission.

La vie n’est faite que de rencontres et lorsque l’on a la chance de croiser sur sa route des êtres éveillés, le simple échange ouvre une multitude de portes.

Grâce à cet homme qui m’a transmis de cœur à cœur sa largesse d’esprit, au sens propre, ma vision a commencé à nettement s’éclaircir. J’ai commencé à identifier le bavardage mental et à faire le distinguo entre ce « tchat » intérieur et la nature même de l’esprit : un océan sans vagues lorsqu’il est apaisé, un tsunami dévastateur si on le titille et qu’on y fait germer une semence inadéquate.

A partir de ce moment, ma petite vie remplie de certitudes a commencé à changer. Je n’en étais qu’aux prémices d’un processus au long cours, le cours d’une vie…

DE RETOUR EN OCCIDENT

C’est deux ans plus tard que j’ai à nouveau ressenti l’appel avec un grand A. Cette fois, le vent m’a conduite en Dordogne par voie express. Dans le train, j’ai reconnu ce même silence, cette force qui t’aspire à l’intérieur et qui te cloue au sol. Et, à nouveau, la peur s’est manifestée, cette même peur, paradoxale, qui te dit « avance » et « recule » en même temps. Il allait encore m’arriver des bricoles « spiritualo-karmiques », ça ne faisait aucun doute.

En effet, au bout de la voie SNCF, il y avait celle, plus large du Grand Véhicule, celle que l’on dit « du milieu », le bouddhisme tibétain. J’allais pouvoir apprendre les mécanismes de l’esprit SANS LES SANGSUES ! Joie et bonheur, j’étais bénie des Dieux, ou des Bouddhas, comme on veut !

Cet été là, peu après mon arrivée, j’ai fait la connaissance de mon Rinpoche*, un joyeux personnage tout en rondeur au visage immuablement bon, une bonhommie qui semblait remonter aussi loin que la tradition tibétaine elle-même, séculaire… Avec sa robe pourpre, il me faisait penser au Père Noël. Sauf que les « présents » qu’il s’apprêtait à m’offrir étaient bien plus précieux qu’un pull à col roulé dans un soulier…

Ce jour-là, ma  vision a encore basculé, dans le plus juste ou, à ce stade, dans le moins erroné. Accepter de tout remettre en question, de labourer la terre, d’éjecter encore et encore des certitudes, d’outrepasser les concepts mentaux, pour aller plus loin, oui, là, dans le vide. Appelons-le vacuité c’est plus joli.

Les années qui ont suivi cette rencontre ont été jonchées de rencontres à répétition avec des grands maîtres.  Et mon esprit de s’assouplir avec plus ou moins de douleurs à chaque passage. C’est ainsi que je suis devenue une adepte de la contemplation du bambou d’intérieur, à chaque retour de mes voyages au pays des Bouddhas. Car il faut bien l’intégrer d’une façon ou d’une autre tout ce chamboulement interne. Regarder la plante verte à ses heures perdues, ça semble idiot, mais je me suis surprise à le faire !

LA MEDITATION EN ACTION

Aujourd’hui, le 29 juillet 2015, cette peur, très primale, est à nouveau là, elle n’a pas disparu. Cela me rassure quelque part car si elle ne pointait plus son nez, je pourrais me croire morte.

Aujourd’hui, je vais voir un très grand maître, une Sainteté. Et déjà, à l’approche du lieu, toutes mes cellules commencent, entre deux mantras, à chanter la Marseillaise, partagées entre la joie de l’évolution imminente pressentie et le besoin urgent d’une pastille effervescente de courage. Vous m’en mettrez deux s’il vous plaît Monsieur !

Et pour cause, qui aurait envie d’aller affronter sa part d’ombre…

Ce que le maître fait, c’est qu’il t’emmène, là où tu n’aurais jamais voulu aller tout seul, trop effrayé d’y voir le moche, le laid, la boue dans laquelle tu as poussé… Cet endroit où il y a marqué, stop, zone désaffectée. Lui il t’y emmène.

C’est un peu le remake du Grand Bleu, une longue plongée sous marine, abyssale. L’être éveillé t’invite et te soutient dans ta plongée, disons qu’il joue le rôle du moniteur. Il te conduit au fond de la caverne, tout au fond, là, dans le recoin, celui vers lequel tu ne te serais jamais aventuré seul. Parfois tu résistes, tu te démènes, ton esprit se rebiffe à coup de jugements hâtifs, de concepts aussi contre-plaqués que la porte de ton placard IKEA sur une réalité que pourtant tu sais n’être faite que de carton pâte… Je ne suis pas communautariste, je n’aime pas les rituels, je, je, je… ton ego t’en fait voir de toutes les couleurs, jusqu’à ce qu’il abdique, épuisé de tant de luttes. Et que tu effleures finalement l’idée que personne ne se rencontre par hasard et que si l’énergie de cet être est sur ta route, c’est que tu en as besoin, ici et maintenant, dans cette vie, sans autres a priori.

On peut se sentir aspiré dans ces moments, on ne le veut pas, on lutte, on résiste mais pourtant c’est par cette « aspiration », que passe la transmission. Lorsque le maître transmet sa vision, cela passe par une forme d’aspiration. Un peu comme une renaissance, il faut bien traverser le col de l’utérus avant d’entrevoir au loin le goulot du vagin et oser finalement glisser une tête dehors…Brrr il fait frais et quel vacarme ! Pardonnez l’image un peu crue mais elle a le mérite d’être claire. Parce qu’accepter de se laisser aspirer, dans une énergie puissante qui nous entraîne aux confins de nous-mêmes, accepter de perdre les pédales et même peut-être le guidon pendant quelques minutes, heures ou jours, c’est ce qui permet à la sortie d’avoir glané une poignée de menues compréhensions du fonctionnement très cinématographique de notre esprit.

Le projecteur, la lumière, le spot au-dessus du projecteur, la salle noire et le film devant les yeux.

TO BE CONTINUED…

*Rinpoche : L’adjectif rinpoché signifie littéralement « précieux ». Le titre Rinpoché est généralement réservé à un lama incarné. Il fait référence au fait que le lama est reconnu comme la réincarnation d’un grand maître du bouddhisme tibétain, suivant une tradition spécifique du Tibet.

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