Perspective,Le Borgne et La Mouche

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Des profondeurs de la méditation, aux antithèses du matérialisme spirituel*.

On entend souvent dire en Occident que la méditation est LE remède à tous les maux. Le terme est devenu suffisamment galvaudé pour qu’on l’associe immédiatement à un « mieux-être », une sorte de lumière magique qui viendrait nous illuminer et régler tous nos problèmes, comme un doliprane de l’esprit.

J’ai envie de dire, oui mais non. Pas au départ. Au départ, il faut accepter de voir, de regarder.

Je ne me pose bien évidemment pas en expert dans ce post, j’ai simplement envie de partager mon expérience de méditante débutante.

Dans les profondeurs de l’esprit, plus on creuse bas, si je puis dire, plus la clarté apparaît et moins la situation est simple.

Pourquoi ? Voici une petite illustration.

C’est l’histoire d’un borgne qui regarde un phare depuis sa lunette. Il n’a qu’un œil et la lunette se trouve pile en face du phare. Il peut donc identifier facilement ce qu’il voit. Il y a un œil, une lunette, un phare sur l’horizon. C’est très simple. Durant vingt ans, cet homme effectue le même rituel chaque jour : il sort de chez lui, s’installe à sa lunette et contemple le phare à l’horizon sans se poser de question.

Un jour, le borgne rencontre une mouche qui parle.

La mouche lui demande ce qu’il regarde et il lui répond : « Que veux tu que je regarde ? Il n’y a qu’un phare. »

La mouche, perplexe, se demande comment cet homme peut lui répondre avec autant de certitude alors que, de sa fenêtre de mouche, elle aperçoit un panorama si complexe que le phare semble n’être qu’une goutte dans l’océan, une micro-pièce du grand puzzle.

La mouche propose alors un marché au borgne.  Durant une journée, ils échangent leurs yeux.

Si au terme de la journée, l’homme borgne considère toujours que le phare est l’unique chose sur laquelle l’on peut poser son attention, il peut récupérer ses yeux. Si au contraire il trouve d’autres points de mire, il pourra garder les yeux de la mouche pour le restant de ses jours.

Marché conclu !

Equipé de ses nouveaux yeux, l’homme a désormais une vision à 360 degrés.

Il s’aperçoit qu’autour du phare il y avait une île, que l’île est entourée d’un océan à perte de vue, que la digue devant sa maison est branlante, et qu’une décharge de déchets s’est improvisée au fil du temps sur la plage voisine.

La vision abrupte et précise du paysage est un véritable choc pour notre homme !

Jamais il ne se serait douté qu’autant de choses, belles et moins belles, l’entouraient. Et pourtant elles avaient toujours été là…

Au terme de la journée, son esprit est envahi par une multitude de pensées : comment éviter que la digue ne s’effondre ? Que faire en cas de tempête ? Comment nettoyer la plage pour que les poissons cessent de mourir ?

– « Et le phare ? » dit la mouche

Ce à quoi l’homme répond :

-« Comment peux-tu me parler de ce minuscule point dans l’horizon alors que devant mes yeux le spectacle nécessite une intervention ? »

La mouche devenue borgne, lui répond :

-« Tu me sembles bien tatillon mon ami ! je ne vois que la lumière d’un phare qui passe du rouge au blanc ! »

Et le borgne de conclure :

-« Maintenant que ma vision est plus vaste, je ne peux pas faire comme si tout cela n’existait pas, je dois me rendre utile et agir ».

On dit que le jour même, l’homme qui avait retrouvé la vue, se mit au travail pour améliorer son environnement et qu’il passa le reste de sa vie à prêter ses yeux à d’autres mal voyants, qui, à leur tour, se mirent à l’oeuvre.

Tout comme le borgne, lorsque notre méditation devient plus profonde, notre œil de cyclope est remplacé par une vision plus panoramique, plus précise, plus scrupuleuse. Et donc moins simpliste.

Nous cessons de regarder l’unique phare éclairant tantôt nos projections, tantôt nos certitudes, pour contempler aussi, leur formation et le chemin à parcourir pour arriver à bon port. (C’est à dire nulle part mais ça c’est une autre histoire !)

L’esprit est un grand océan en mouvement, nos constructions mentales erronées peuvent aller jusqu’à former des décharges et la digue qui retenait auparavant nos débordements, peut devenir branlante.

Tout cela est bien vivant en nous, mais nous ne l’avions jamais remarqué.

Un tel spectacle n’a rien de réjouissant, il s’agit juste d’identifier, d’accepter le bon et le moins bon et d’agir concrètement avec cette matière.

Nous entrons alors en rapport direct avec la réalité. Il ne s’agit plus d’imaginer mais de traiter l’information, d’avancer dans un dédale qu’il est bien plus facile d’ignorer que de traverser pas à pas.

Comme l’homme borgne, on peut s’en trouver chamboulé. Devant l’ampleur de la situation, on peut même se confronter parfois à une forme de non-choix, de non-action. Car nos choix résonnent alors différemment, au regard du nouveau relief de notre réalité.

Puis, peu à peu, nettoyer la plage, reconstruire la digue. Juste assez pour qu’elle tienne mais sans jamais rien figer.

Ce genre de bouleversement dans l’œil peut changer le cours d’une vie.

En tous les cas, depuis qu’on m’a greffé des yeux de mouches, il a changé la mienne.

* Le matérialisme spirituel est un concept du rinpoché tibétain Chögyam Trungpa, issu de son observation de la pratique spirituelle en Occident, mettant en garde sur le risque de détournement par l’ego de la pratique spirituelle pour se renforcer. Selon Chögyam Trungpa, les problèmes fondamentaux du matérialisme spirituel sont communs à toutes les disciplines spirituelles. « Un certain nombre de voies de traverse conduisent à une version distordue, égocentrique, de la vie spirituelle. Nous pouvons nous illusionner en pensant que nous nous développons spirituellement, alors qu’en fait nous usons de techniques spirituelles pour renforcer notre ego. Cette distorsion fondamentale mérite le nom de matérialisme spirituel».

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