Perspective : 100 ans de Solitude, de l’Arrachement au Détachement

d9b53d_c71e347538ee42f69e6fbf8b79381e40~mv1Depuis 1916, mes pieds en ont foulé des sols, des terres espagnoles arides où je suis née à la France qui ne m’a pas vraiment accueillie, en passant par l’Algérie.Enfant, mes fesses ont chevauché à cru des montures sauvages et, il y a encore 30 ans, lorsque l’on m’a proposé une selle, je ne savais pas à quoi cela servait. La vie, j’ai appris à l’aimer à l’état brut.J’ai traversé les mers, connu la misère, la tourmente, puis les années folles de la vie coloniale ; j’ai accouché sous les bombes, vécu une guerre, puis deux, puis trois. J’ai sauvé mes enfants, affronté le racisme, je me suis battue en guerrière mais toujours avec humour.Je n’ai pas eu la chance de connaître l’école ni même d’apprendre à lire.Je suis une self made woman. La vie m’a appris à vivre partout sans tenir compte de l’agitation ni de l’avis des autres. Un maître mot : concentration et discipline.A l’âge de 15 ans, je n’ai eu d’autre choix que d’abandonner ma mère et mes dix frères et sœurs dans leur village.C’est un voisin qui m’a conduite à dos d’âne jusqu’au port d’Alicante.J’ai découvert l’Algérie, j’ai dû oublier tout le reste, apprendre le Français, travailler comme ouvrière … puis, un jour, mes mains talentueuses m’ont permis d’intégrer un grand magasin de dames comme couturière.J’ai eu des victoires. Mon mariage avec un homme français (et policier de surcroît) en est une. Il m’a donné le statut et la nationalité qui me manquaient pour m’affirmer dans ce monde.J’ai toujours travaillé, que ce soit pour un patron ou à la maison, car le travail c’est la santé. Les tâches ingrates ne m’ont jamais fait peur. Bien que mariée à un Commandant, j’étais concierge à Alger. Et je montais la garde, même sous les bombes, au péril de ma vie.Je suis une femme faite libre mais je ne me suis jamais laissée faire. D’ailleurs, il y a encore quelques années, je dormais avec mon colt sous l’oreiller. La matraque de police, quant à elle, est toujours derrière la porte. Femme mais pas soumise, illettrée mais pas sotte.Etre orphelin avant l’heure impose de savoir se débrouiller sans compter sur quiconque.J’ai connu le racisme, l’exclusion, la solitude.La différence dérange et j’en ai dérangé plus d’un avec mon illettrisme, mes pieds noircis par la colonisation, mes robes trop courtes et mes mœurs trop libérées pour les mentalités étriquées des paysans du Tarn, mes talons aiguilles taille 35 que j’ai persisté à porter jusqu’à mes 80 ans, mes toilettes sobres mais toujours élégantes et cette affreuse manie d’y voir clair sur les gens, de ne pas me tromper, ni me laisser tromper. Mon franc parler légendaire n’a pas aidé à la manœuvre. Mais je suis comme ça : j’appelle un chat un chat.Quand on part avec un handicap à la base, on doit redoubler d’effort pour être intégré. Ne jamais baisser la tête. J’ai développé une mémoire d’éléphant et une perception acerbe de ce qui m’entoure.Mes mains sont mon trésor et aujourd’hui elles marchent moins bien mais je m’en sers encore beaucoup. Mon jardin est une jungle aussi sauvage et vivace que moi. Je plante, je replante, on dirait que ça meurt, je touche, ça revit. Comme moi, les plantes s’accrochent n’importe où et se remettent à pousser dès que je les regarde. Je suis une femme tous terrains, mes plantes sont à mon image, profondément ancrées dans la terre. Depuis quelques années, j’en ai marre d’être là. Mais comme mes mains continuent de cuisiner, de jardiner et même, il y a encore peu, de coudre et tricoter, comme mes jambes me portent en bas et en haut des escaliers, comme mon cœur est en parfaite santé, je suis toujours de ce monde. Les maisons de repos, hummm… ça me dit trop rien. Je suis très bien chez moi. Personne au village ne se doute de mon âge lorsqu’ils me voient passer (à pied NDLR) devant leurs maisons. J’écoute avec un sourire en coin les jérémiades de vieux de 70 ans… Qu’ils sont vieux…!! Pourquoi sont-ils aussi vieux ? Pourquoi avoir autant d’habitudes quand on est libre de faire ce que l’on veut ? Voilà ma philosophie. Je n’ai pas d’horaires, je mange quand j’ai faim et je dors quand j’ai sommeil. Je me réveille toujours très tôt quoi qu’il advienne. Après quand on est mort c’est trop tard !! Eclat de rire… La mort ne m’effraie pas.J’ai vécu tellement de deuils. Le plus dur est de perdre un enfant, ou pis un petit enfant… J’ai eu mal a cœur, ce jour là. Je ne l’ai pas montré. Pas trop… mais cette fois-là j’ai vraiment hurlé à l’injustice.Toute ma famille en Espagne est décédée. Je ne les ai quasiment pas connus, à part une sœur.Peut-être ai-je tiré ma force de les avoir abandonnés si jeune ? D’avoir, malgré moi, balayé d’un revers de main, toutes les habitudes, toutes les croyances et tous les schémas dans lesquels j’avais été élevée ? C’est dur de tout quitter, mais cela fait de nous des graines libres. Et la liberté ça dérange, alors il faut s’attendre à ne pas plaire à tout le monde.D’ailleurs, il y a quinze ans, ma propre progéniture m’a mise au rebut… comme quoi, les gens libres ça emmerde jusqu’à tes propres enfants… Ils m’ont éliminée de la famille un beau matin. Moi et… ma petite fille, celle qui écrit ce texte en ce moment-même pour moi puisque je ne sais pas lire…C’est moi qui l’ai élevée en partie cette petite, surtout bébé, quand tout n’était pas encore vraiment organisé pour qu’elle arrive. C’est moi qui l’ai allaitée au biberon, sa maman venait la voir le week-end, durant plusieurs mois. C’est un peu mon étoile, je dors avec sa photo en face de mon lit. Je l’ai protégée longtemps. J’espère qu’elle s’en sortira sans moi. Elle est plutôt mignonne la petite. Je sors sa grande photo quand le kiné vient me masser. Il regarde le portrait et il me masse plus longtemps ! Hihihi ! Moyen habile… Elle est jolie mais Personne ne l’a jamais vraiment acceptée, comme moi. On se comprend… même et surtout dans nos silences. Ce qui m’a maintenue en vie, c’est la pratique quotidienne et appliquée de toutes mes activités. Je suis réglée comme une horloge.Je suis la seule survivante d’une fratrie de dix enfants et ne peux témoigner que de ce que j’ai connu, une vie d’émigrée libre malgré mon illettrisme et mon statut de paysanne pauvre.Depuis une quinzaine d’années, j’ai échoué ici non loin de la frontière espagnole. Je regarde les montagnes le matin, l’après-midi, le soir. Je contemple.J’ai vu tous les voisins mourir ces dernières années. Je côtoie la mort au quotidien et prépare la mienne depuis un bon moment. Je n’ai rien laissé au hasard : j’ai vendu ou donné les meubles inutiles, tout est au carré dans les placards, j’ai donné mon héritage en avance à mes deux enfants et leur ai aussi donné la somme nécessaire aux frais de l’enterrement. Je suis une femme organisée, de l’ordre de la discipline. Ma mort est bien préparée depuis plus de dix ans… mais elle n’est pas encore venue me chercher.Alors je profite de mes derniers instants.Plus je vieillis et plus je souris à la vie. Je suis passée outre les conflits d’ego… Je n’ai plus le temps pour ce genre de futilités. J’ai pardonné et quand j’ai encore un peu mal au cœur je me rappelle que je n’ai plus le temps, que demain ne viendra peut-être jamais et que chaque jour qui pass
e est peut-être le dernier. J’essaie de faire passer le message à ceux qui restent braqués et à croire dur comme fer aux conflits du passé… mais ils ne m’entendent pas… Pour moi, le passé n’existe plus autrement que dans le tas de photos rangées dans ma vieille boîte à chaussures. Quel passé ? Il y a le maintenant, le tout de suite. L’urgence de vivre de voir le soleil se lever une nouvelle et peut-être dernière fois. Mais cela, ils ne le comprennent pas. Et comme ils me prennent pour plus sotte que je ne suis, je ne veux pas les contrarier. Alors je joue leur jeu. Mais je ne suis pas dupe. Je vois bien le fond des choses, le fond des gens et le fond des cœurs. J’essaie de leur faire voir que ça n’est pas grave, qu’il va bien falloir se détacher puisqu’on va tous mourir mais qui irait écouter une vieillerie comme moi ?Alors, je ne m’attache pas à cela non plus et malgré mon corps qui a rétréci et qui me fatigue pas mal, je continue de sourire et de m’amuser avec des choses simples. Il y a quelques années, j’ai découvert ce truc où les gens se couchent par terre sur des tapis et mettent leurs jambes en l’air. C’est quoi ? – C’est du yoga m’a dit ma petite fille. Et bien j’en aurais bien fait du yoga moi !! ca l’a fait rire ma petite fille !Je m’appelle Rosario, un nom prédestiné à la prière, je suis née en mai 1916 et il y a 3 jours j’ai eu 100 ans. J’ai toute ma tête et bien plus que ça.J’ai traversé un siècle d’information sans savoir lire, et pourtant, je suis toujours là et je ne suis pas dupe. J’habite chez moi, j’attend qu’elle arrive… elle n’arrive pas alors je vis encore. J’espère que je ne vous ai pas trop émus ! Ha vous savez à mon âge j’en ai vus d’autres ! Allez je vous ressers bien un p’tit verre de champagne pour fêter ça !! Eclat de rire…

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