"Miroir, mon beau miroir, dis moi que je suis la Poubelle…"L’histoire de l’exclusion, en bas de chez soi.

Un lundi soir comme les autres, aux alentours de 18H00, Boulevard Réaumur. Les employés de bureau sortent de leur bureau, certains y ont travaillé dur, d’autres, un peu comme mon banquier, qui ne se sent concerné par mes appels que lorsque je lui annonce la (bonne) couleur (dorée et abondante), y ont peut être flâné ou laissé couler… c’est l’automne, l’air se rafraîchit et ce qui compte avant tout, c’est d’être bien au chaud, dans ses pantoufles de salarié ou dans ses charentaises de casanier. Se préparer pour l’hiver.

Un lundi soir d’octobre, comme les autres, je sors de mon périple magasins bios.

Je n’ai pas de charentaises, je ne suis pas salariée mais je mange bio, c’est une forme de confort moderne. On croit bien faire pour sa santé, et pour l’écologie. En vérité on nourrit juste la poule aux œufs d’or de ceux qui ont saisi le filon.

J’ai de plus en plus de mal à laisser de l’argent au groupe CASINO qui a bien compris que BIO « is the good business » et encore plus à l’indépendant BIO C BON qui sous prétexte d’autonomie, se permet de traiter ses employés à sa façon. Le saviez-vous ? chez BIO C BON, c’est bon… mais le salarié n’a pas le droit de prendre plus d’une semaine de vacances d’affilée sinon, ben c’est pas bon. On n’a pas la ressource, on est en sous-effectif. Alors, comment dire… peut-être qu’embaucher un peu plus, ça serait BON ?

7 démissions simultanées dans le même magasin au cours de l’été 2015. Les employés ont dit « C’est BON ! » on va prendre nos congés et on verra à la rentrée. Voilà où l’on est est dans l’univers dit EQUITABLE. Ta tablette chocolatée est garantie sans gluten, sans lait, sans sucre (sans goût peut-être aussi) et 100% commerce EQUITABLE. Celui qui te la vend en revanche, doit avoir un autre sens de l’équité. Tu travailles, je te paie, c’est équitable non ? Tu vas pas en plus me demander des congés !

J’ai eu le temps de les interviewer ces hommes et femmes orchestre du commerce écolo équitable, depuis le temps que je prends le temps… Certains fuient, d’autres se taisent. Car ils ont besoin de bouffer. Comme vous et moi. Mais sûrement pas bio.

Alors, « C ’est BON »? On a compris ? Trois petits points, fermer la parenthèse.

Et puis ce soir, un lundi soir comme les autres, j’ai fait mon périple habituel pour récupérer trois branches de chou, quelques pommes pas trop « pesticidées » et du pain sans farine de blé. Sauf que ce soir il était 18H : l’heure du passage des éboueurs de Paris.

Devant deux magasins et en moins de cinq minutes, j’ai vu deux femmes fouiller les immenses conteneurs du paradis équitable. Compte tenu de la taille du périmètre d’action, deux femmes dans un mouchoir de poche pareil, ça révèle beaucoup de choses.

Et de se faire réprimander par l’éboueur de service, acculé au feu rouge, essayant de faire son travail sans céder à la (haute) pression d’une symphonie de klaxons impatients.

Oui, le parisien en voiture n’est pas patient. Le parisien râle quand les éboueurs sont en grève. C’est dégueulasse, ça empeste, ça n’est pas possible. Et quand les petits hommes verts font leur boulot correctement, on laisse la main sur le klaxon pas moins de 3 minutes non-stop pour signaler son mécontentement. C’est qu’on est pressés nous, on a des choses urgentes et importantes à faire. On va quand même pas se laisser pourrir la vie par des types qui ramassent les poubelles. Les caprices de ce genre me font penser à l’enfant qui trépigne devant son 60ème cadeau de Noël parce qu’il avait commandé Batman et que le père Noël s’est gouré, y’avait plus que du Superman en stock.

Quand l’enfant grandit, comme il ne peut pas taper du pied au feu rouge, au risque de caler, il klaxonne un camion poubelles en continu pendant 3 minutes, grinçantes, sifflantes qui du coup semblent durer une éternité.

Le connard au volant s’excite sur le travailleur de la propreté de paris qui, à son tour, déverse son stress sur… la petite dame toute mignonne qui était justement en train d’explorer le contenu de la poubelle de légumes « BONs ».

On dirait qu’elle a commis un crime passible de peine de mort car elle a osé ouvrir une poubelle pleine de légumes  encore « BONS » qu’elle ne peut pas s’acheter.  Des légumes de riches, ceux qui ont le droit de se prémunir contre le cancer du colon en mangeant du céleri à prix d’or. Elle voulait juste du céleri la dame vous savez, mais au lieu de sa branche de verdure elle a mangé une pluie d’insultes du monsieur en vert. « Ca suffit maintenant, vous allez arrêter ! » lui crie-t-il sur un ton limite infantilisant…

La petite dame, penaude, fait mine de s’excuser. C’est vrai quoi, il faut savoir s’excuser d’avoir faim, surtout dans un quartier rempli de bobos… La misère n’est pas raccord, c’est pas « beaubeau ». Mais ! « c’est BON »… Passons…

La dame est exclue mais ça tout le monde s’en fout, autant l’éboueur qui est pressé par le temps pour faire le propre (et limite menacé de mort par l’abruti qui klaxonne en continu derrière lui) que les passants tellement « smarto-phono-techno-câblés » des pieds à la tête qu’ils n’ont rien vu de la scène…

La dame, elle, que va-t-elle manger ? Elle s’éloigne rapidement, comme une petite souris.

Cela s’appelle l’exclusion. Devant sa porte.

Je repars presque la larme à l’œil et me dis qu’avec une bonne cape de Cat Woman, j’aurais déjà suspendu le temps pour que cette dame fasse son marché gratuit en paix, que l’éboueur aille respirer une bouffée d’air pur et que le « klaxo-mono-maniaque » du bout de la rue fasse un petit plongeon, rapide mais mérité, dans la benne à ordures, histoire de voir si, à la sortie, il saurait apprécier le silence et le travail de son prochain… Mais je ne fais rien. Je passe simplement ma route, comme tout le monde…

Et je remonte le boulevard d’une vingtaine de mètres avant d’arriver à l’autre enseigne bio.

Le temps d’attraper du pain et de ressortir, je me trouve nez à nez avec une deuxième femme en pleine fouille archéologique de la poubelle du Naturalia.

Cette femme-là est plus âgée, simple mais coquette, sûrement retraitée, sûrement isolée.

Dans ses gestes méthodiques, on lit l’habitude de la tournée des ordures.

Dans ses yeux, une résignation presque assumée. Celle de la femme qui a perdu les honneurs mais qui ne peut pas, à la fois payer ses lunettes ET se nourrir correctement. Les yeux ou le ventre, vous choisissez quoi madame ? Cette femme est mince. On sent qu’elle a depuis longtemps mis un filtre à regards autour d’elle. Elle sait qu’on la voit, elle sait qu’elle a honte. Elle sait aussi qu’elle n’a pas le choix. Et la survie a raison de tout.

Elle a plus de chance que la petite dame précédente car la tournée des hommes verts n’est pas encore arrivée à ce conteneur. Mais plutôt que de chance, je crois qu’il s’agit malheureusement de timing et d’expérience.

J’ai vécu des périodes de pain noir moi aussi. Je n’allais pas jusqu’à vider les poubelles pour me nourrir mais j’y ai parfois trouvé à me vêtir, ou à me meubler, faute de mieux et faute de moyens. Je comprends la démarche de ces femmes, bien tenues qui ont sûrement des factures à payer supérieures à leurs revenus.

Et qui osent passer une main timide mais distinguée dans la benne pour peut être y trouver un petit cadeau de la vie.

Alors quand je vois, de plus en plus fréquemment, des bobos opportunistes de tous bords s’emparer d’idéologies pseudo-écologiques, pseudo-éthiques, pseudo-altermondialiste et j’en passe… du genre on est matérialistes mais on va quand même sauver la planète, à des fins en vérité d’image et de business, permettez-moi d’être révoltée. Va falloir arrêter la connerie à un certain moment, parce que c’est contagieux. On n’est pas pseudo-généreux. On l’est, on l’est pas ou on apprend à l’être.

Arrêtons de nous donner bonne conscience en enfouissant notre nez dans le sable comme un troupeau d’autruches ! Et stop à la récupération de problématiques graves pour du business néo-bobochic à deux balles. On est dans le système, il faut l’assumer. Et faire du mieux que l’on peut pour partager notre temps, notre argent avec ceux qui en sont exclus.

L’hypocrisie et l’injustice m’ont toujours révoltée et je ne cesserai jamais ma crise d’ado à ce sujet.

Mais la vraie vie, celle de la dame, qui pourrait être ma mère, ta mère ou toi ou moi un jour, la réalité des exclus qui vivent pourtant dans nos rues, en bas de nos immeubles, on en fait quoi ?

On va chez Emmaus et Emmaus lave, plie, repasse et revend. À des Bobos, qui trouvent ça ultrachic d’acheter du second hand à un euro. Bah ouais c’est vrai, pourquoi s’en priver ? Rien de mal à faire des économies. Mais le vrai sans-rien-du-tout il fait comment ?

Alors, on change de crèmerie, on tape à la Croix Rouge, ou ailleurs.

On se retrouve finalement confronté à la chasse aux « VRAIS » gentils et aux vrais dons. Parce qu’avant, on donnait au bac à vêtements, jusqu’à ce qu’on réalise qu’après avoir été pillé par une armée de roumains professionnels du marché aux puces, le reste de nos vêtements étaient en fait vendus et que ceux qui en avaient besoin, eux, n’en voyaient pas la couleur.

Par ce post, dont vous me pardonnerez la longueur, proportionnelle à mon énervement, j’ai envie de dire : PRIORITÉ à l’action de proximité. Faire le bien, oui, DONNER, oui mais donner juste et donner au plus près de nous, dans nos quartiers c’est BON AUSSI !

Que le système de redistribution des invendus de la grande consommation puisse s’étendre encore et encore.

Le monde regorge de bonnes initiatives si on sait les trouver et regarder la vérité en face, avec discernement.

Et que la dame de la poubelle puisse se regarder dans un miroir et lui dire : « miroir, mon beau miroir, dis moi que je ne suis plus la poubelle » ?

Merci.

A.

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