De la Clairvoyance,La carpe sous-marine et le banc de (petits) poissons

d9b53d_c88915b30ed54f3c9dd4822d9d408b6f

J’ai 34 ans, je ressors d’une longue méditation et je m’interroge.

Quand tu plonges dans les profondeurs de l’esprit, même si tu n’es pas un plongeur émérite à la base, et même si tu n’as aperçu qu’une infime minuscule parcelle de plus « juste », tu en ressors toujours un peu changé.

Lorsque tes congénères s’agitent à la surface pour attraper quelques petits poissons, alors que tu viens d’étudier de près le fond sous-marin, la barrière de corail, l’écosystème en dessous et même peut-être la tectonique des plaques, certains mouvements à la surface te font un peu, pardonnez-moi l’expression, péter les plombs.

C’est un peu comme un oiseau qui prendrait la feuille de l’arbre, tout en haut, à la cîme, pour l’arbre en lui même. Sans jamais voir que pour qu’il y ait des feuilles, il fallait des branches, que pour qu’il y ait des branches, il fallait un tronc, mais que ce tronc n’est que la continuité de racines très profondément ancrées au sol et que sans la sève, le substantifique nectar, tout ce petit monde serait mort et enterré depuis longtemps.

Ce que je veux dire par là, c’est que nous vivons tous à la surface des choses, bien sûr, l’homme n’est plus un batracien depuis l’ère paléozoïque _ce qui en français signifie : il y a très longtemps avant qu’on ait décidé que la baignade était terminée et qu’il était temps, comme Christophe Colomb, de découvrir de nouvelles contrées. 

Pour autant, est-ce une raison pour continuer à nous agiter chaque jour, dans nos vies, comme des carpes devant une fricassée de vers de terre ?

Il serait peut-être bon, parfois, de prendre quelques minutes de notre temps, pour nous pencher un peu par-dessus la barque et aller voir, un peu plus loin que le bout de notre joli nez, où prennent forme les vagues qui viennent agiter notre esprit, nos émotions, nos vies.

Car, quand on s’y attarde même pas longtemps et qu’on y regarde de plus près, on peut constater que rien n’arrive par hasard.

Cette vision plus panoramique, plus transversale, plus complète même si toujours partielle, fait partie de mon quotidien depuis longtemps, mais plus encore ces dernières années. J’ai toujours eu l’œil un peu transperçant. Parfois ça fait mal. On te présente la tranche de jambon ornée d’un joli cornichon mais toi tu vois la pauvre bête naître, vivre asservie, étouffer sous le gavage et finalement hurler à l’agonie lorsqu’une machine à tuer lui ôte froidement la vie avant de la disséquer en rondelles.

De la même façon, régulièrement, des personnes, des situations se présentent devant moi et je remonte la chaîne de causalité assez loin.

Il se peut alors qu’au cours d’une conversation, j’aie l’air perplexe, voire autiste car mon voisin de table me parle du toit alors que je suis déjà dans sa cave.

Tout est question de réglage et d’ajustements, me direz-vous. Ce qui est certain, c’est que cela crée un décalage qui me vaut souvent un déballage d’adjectifs qualificatifs, tels que folle, barrée, flippante… il y en a tout un cortège.

J’aime bien les adjectifs qualificatifs, pas vous ? On n’a rien trouvé de mieux pour identifier ce que l’on croit voir et saisir ensuite notre perception.

Les adjectifs qualificatifs, ce sont un peu des filets à papillons. Ils donnent l’illusion d’attraper la liberté.

Alors, plus le temps passe et moins j’en dis, pour ne pas juger hâtivement et aussi de peur de déranger le monde des carpes à la surface.

Plus le temps passe et plus je deviens moi-même une carpe, bien muette qui observe les profondeurs.

En tant que carpe, je me pose souvent une question liée aux difficultés que nous rencontrons tous inévitablement dans nos vies.

Je remarque avec effroi autour de moi, que l’humain dît adulte a développé une très grande capacité de contournement de l’obstacle.

Etant une carpe, je suis naturellement douée pour le slalom. Mais dans les profondeurs, j’ai remarqué qu’il valait mieux être capable de traverser un banc de petits poissons plutôt que de se terrer dans la cave sous-marine la plus proche.

Car à force de se cacher, on peut s’oublier et surtout, lorsque un autre banc de (petits) poissons décidera d’aventure de passer sur notre route, on ne saura toujours pas gérer la situation tant qu’on ne s’y sera pas frotté.

Mais je constate que les carpes qui ont l’audace de traverser le banc de poisson sont une minorité. L’esquive, dans nos sociétés est de mise, c’est plus simple, ça arrange tout le monde, on ne se frotte pas à la peur et on continue à avancer à l’aveugle dans notre cave sous-marine. Pourtant, lorsque l’on s’aventure, en tant que carpe, à traverser un banc de poissons, je vous assure que la colonie se disperse. Car devant l’intrus, mieux vaut ne plus faire bloc. Il fallait juste oser y aller ! comme quoi !

De la même façon, lorsque nous rencontrons des obstacles ou des peurs dans nos vies, si nous nous essayions à les traverser sans crainte, nous constaterions qu’ils se dissolvent au fur et à mesure. « The only way out is through… » La seule issue c’est de traverser.

Car nos obstacles ne sont que la manifestation de nos propres peurs, de ce que nous devons travailler pour poursuivre notre chemin d’évolution.

Comme nous sommes des carpes un peu préhistoriques, nous avons tendance à les prendre pour vraies, nous croyons vraiment qu’il y a un banc de poisson et que nous sommes en danger.

Traverser le banc revient à dissoudre la peur dans l’infini océan de l’esprit. La rendre à la vacuité et voir la lumière juste derrière.

J’espère que certaines carpes seront inspirées par cette histoire avant de peut-être se mettre à bailler aux corneilles, euh non pardon comme une carpe ! Où avais-je la tête ? Sous l’eau sûrement !

A.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *